"6000 à l'OFLAG XVIIA ou cinq ans de captivité au fil des jours"

 Retour à la page principale

 

 

"3 Juillet 1940.

Une halte qui se prolonge. Le train s'est vidé dans une petite gare à allure de chalet montagnard. Buffet pris d'assaut. Les sentinelles fatiguées sont amorphes. On achète une tranche de pain recouverte de confitures nour 20 fr. Cigarettes pour 10 fr. Stock vite épuisé. Plus de vivres et la faim nous tenaille. Quelques civils très couleur locale : les hommes en veste brune à parements et brandebourgs, culotte courte à bretelles, souliers à boucles, bas gris clair, chapeaux tronconiques et toujours le ridicule petit blaireau aux poils rêches; les femmes en jupe courte à bretelles, aux corsages de couleurs criardes, aux foulards à pointe enserrant la tête.

On accroche une deuxième locomotive. Ansteigen ! Les Posten s'affairent. Lent démarrage. Forte rampe, convoi poussif. Vaste cirque de prairies formées par de hauts plateaux. Villages blancs et rouges où les clochers à bulbe jettent une note d'orientalisme. Traversons de maigres boqueteaux. Haltes forestières qui font penser à des jouets de Nuremberg. On stoppe.

Midi. Long piétinement sur le quai. Le soleil est au zénith. Un Rittmeister s'agite et se répand en discours. C'est un homme de haute taille à la poitrine bombée, aux larges épaules, serré dans sa tunique. Sur sa tête ronde, la casquette plate s'incline vers l'oreille. Le menton proéminent repose sur un épais bourrelet de chair qui déborde du col. Les traits sont réguliers, mais empâtés. Un masque de Vitellius, obséquieux et plat. La bouche en arc de cercle, aux lèvres rentrées, s'affaisse à la commissure et donne à cette physionomie d'apparence joviale un accent faux et cruel. Quelqu'un murmure « on dirait M. Loyal ». En somme un gentleman qui sentirait son palefrenier. Entendu entre autres : « De la discipline, les Messieurs, je vous prie. Les bagages ne seront pas transportés. Le camp n'est qu'à six petits kilomètres. Bientôt les messieurs pourront dormir. Un bon lit les attend. Les messieurs pourront manger une bonne soupe à l'arrivée. » Chaque phrase est ponctuée d'un plongeon du buste en avant. Aimable ! trop aimable ! !

A nouveau sur la route, ventre creux, recrus de fatigue et de sommeil. Traversons Gopritz, unique rue interminable. Un croisement. Poteau indicateur : Vienne, 120 km. Cela fait rêver d'évasion. Trop tard. Abordons petite route vicinale bordée de platanes. Sur le pas de sa porte un bistro crie des injures en brandissant le poing. Baraquements à notre droite qui disparaissent dans un repli de terrain. A gauche, bois de sapins. Tout à coup à contre-pente surgit un ensemble de baraques dont on ne voit que les toits et les cheminées. C'est le camp. A 500 mètres il apparaît sous la forme d'un énorme rectangle. De hauts miradors reliés par un réseau de barbelés le sertissent géométriquement. Une allée centrale le coupe. Vers le Sud un hameau éparpille ses maisons. A 14 h. 40, nous franchissons une première porte, à 14 h. 45, une deuxième. Elles se referment sur nous....."

 

Extrait de "6000 à l'OFLAG XVIIA ou cinq ans de captivité au fil des jours", un livre de H. NATTER et A. REFREGIER, publié aux éditions Jacques VAUTRAIN - Paris 1946

 

 

 Retour à la page principale